PAS D’AGROECOLOGIE SANS ACCES AUX TERRES – L’EXEMPLE DE LA ROUMANIE

Willy Schuster
Pour Willy Schuster, paysan militant, l’accès aux terres est le pilier d’une agriculture durable, sans laquelle disparaît toute possibilité de développer des pratiques véritablement agroecologiques.

La Roumanie est le théâtre d’une « braderie des terres agricoles » pour ne pas reprendre le titre de ce documentaire d’Arte :

https://tinyurl.com/ydaf4fk2

Willy Schuster, paysan militant et connecté, y joue le « gentil » – 15 ha, 4 vaches et de l’agrotourisme – face à un businessman, Martin Muller, qui collectionne les hectares pour maximiser la production. Willy est l’un des pionniers de l’agriculture biologique en Roumanie. Il explique dans la vidéo ci-dessous pourquoi il a souhaité devenir agriculteur :

Il a malgré tout quitté le label bio car pour lui « la relation de confiance qui doit exister entre producteur et consommateur est un pilier de l’agroécologie qui est un concept bien plus global que le label bio ». Il explique lors de notre interview ce qu’est l’agroécologie pour lui :

Lors de notre rencontre il m’invite à regarder le documentaire d’Arte ; découvrant la situation en Roumanie, je fais le lien avec ma thématique, l’agroécologie : comment la développer dans un pays où « la paysannerie – 5 millions de producteurs – et sa solidarité est au bord de la rupture » ? L’accaparement des terres, ou « land grabbing » est un enjeu de taille, présent sur tous les continents et peu connu du grand public – les médias se focalisent sur les pesticides, thématique certes importante mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Pourtant la propriété des terres est la condition essentielle pour que les agriculteurs puissent investir dans leurs parcelles, leurs sols, et donc la base d’une production durable et de l’autonomie alimentaire des territoires.

«  Les paysans roumains détestent l’Union Européenne »

L’agriculture productiviste perdure depuis plusieurs décennies : l’Etat a été le premier accapareur de terres lors de la collectivisation des moyens de production pendant la période communiste. Après la révolution, parallèlement à la redistribution des terres, de nombreuses personnalités politiques et économiques profitent de la situation pour reprendre la gestion d’anciennes coopératives agricoles de production et de fermes d’Etat. Depuis l’an 2000, dès la période de pré-adhésion de la Roumanie à l’Union Européenne, la Roumanie s’ouvre au marché communautaire et aux investissements par les firmes européennes… Toute personne ressortissante de l’UE peut créer une entreprise en Roumanie même si la totalité du capital est étranger. Et concernant la location des terres il n’y a aucune restriction pour les étrangers membres de l’UE et la législation est en faveur du locataire. Cerise sur le gâteau, le gouvernement a une politique productiviste destinée à l’export plus qu’à l’autonomie alimentaire du pays.

En parallèle la population rurale est vieillissante; il y a un manque de soutien et d’encouragement de l’agriculture paysanne. Peu de jeunes veulent s’installer, l’exode rural est intense, un peu comme en France il y a 30 ans. Lorsqu’un investisseur agro-industriel s’implante en Roumanie, la population rurale, peu informée, est enthousiaste à l’idée de louer des terres et de bénéficier d’un revenu supplémentaire.

Mieux comprendre le phénomène de Land Grabbing :

Résultat: aujourd’hui entre 1 et 4 millions d’hectares soit presque la moitié des surfaces agricoles roumaines sont entre les mains d’entreprises multinationales. Entre 2002 et 2010, environ 15000 petites fermes ont disparu. Cette infographie produite par Eco Ruralis présente la situation :

https://drive.google.com/file/d/0B_x-9XeYoYkWREFzYVlWRHdaajg/view

Les espaces ruraux se transforment en surfaces de production industrielle au détriment d’une agriculture à taille humaine, créatrice d’emplois et de nourriture de qualité. Le land grabbing est aussi moteur de l’inflation des prix du foncier, le rendant encore moins accessibles aux petits agriculteurs…

Dans le documentaire d’Arte, Martin Muller reçoit des subventions de la PAC parce que – a défaut d’avoir assez d’animaux pour ses 2000 ha – il doit louer ses pâturages à des petits éleveurs… C’est aberrant : « beaucoup de propriétaires reçoivent les subventions à la place des petits paysans locataires qui sont naïfs et finalement contents avec un tout petit peu de terrain pour faire pâturer leurs bêtes » explique Willy. En gros le paysan bosse et les poches du propriétaire se remplissent avec l’argent de l’Europe.

Voilà pourquoi les paysans roumains ont l’impression que tout est contre eux et sont encore moins « EU Friendly » (amis de l’UE) que les agriculteurs français. Tous les paysans que j’ai rencontrés souhaitent « sortir de l’UE » car pour eux c’est la cause de leurs souffrances.

Informer et changer la législation

Willy occupe une grande majorité de son temps à « mobiliser et solidariser les 5 millions de petits exploitants roumains qui ne sont aujourd’hui pas structurés » contre le land grabbing. L’organisation Eco Ruralis dont il est membre, encourage une agriculture à échelle humaine et se bat pour donner aux paysans les moyens de se défendre et transmettre leurs fermes.

La bataille est menée auprès du gouvernement roumain et des autorités européennes qui doivent changer la législation en encourageant l’agriculture à petite échelle. Il faut aussi informer les paysans, et les futurs agriculteurs – malheureusement les lycées agricoles sont rares en Roumanie et la transmission des savoirs se fait principalement de manière familiale. Les consommateurs doivent aussi comprendre que leurs actes d’achat ne sont pas anodins. Je terminerai cet article avec une phrase positive de Willy: « Une agriculture rationnelle dépourvue d’émotions ne peut pas survivre, nous devons cultiver selon les principes de l’agroecologie, avec notre cœur ».

Pour vous informer:

– Le rapport d’Eco Ruralis sur l’accaparement des terres en Roumanie :

https://drive.google.com/file/d/0B_x-9XeYoYkWUWstVFNRZGZadlU/view

– Sur Facebook : Willy Schuster