MANGER SAIN : À QUEL PRIX ?

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Scandales agroalimentaires, besoin croissant de confiance envers les producteurs, tendance bobo-bio, de nombreux éléments motivent chaque jour un peu plus les consommateurs à s’interroger sur le modèle de la grande distribution. Cependant, le portemonnaie dictant souvent nos achats, consommer 100% bio, ou 100% local est souvent un objectif quelque peu utopiste pour la plupart de nos virées shopping.

Petit budget étudiant et petit frigo oblige, j’ai depuis quelques années, plus ou moins appris à repérer les bonnes affaires en termes d’alimentation. Néanmoins mon amour pour la bonne nourriture m’a toujours poussé à concilier qualité et budget serré. C’est d’ailleurs ce qui m’a amené à la rédaction de cette modeste étude. Est-ce que manger sain coûte plus cher ? Faut-il nécessairement claquer son PEL pour soutenir une agriculture locale et durable ?

Faisons tout d’abord un petit point histoire, en 1960 l’alimentation représentait le poste principal de dépense des ménages. Selon l’INSEE, en 1960, les français consacraient 35% de leur budget total à leurs dépenses alimentaires contre 20% aujourd’hui. Aujourd’hui nous dépensons en moyenne 3600€ par habitant et par an pour nous nourrir. graphiqueCette évolution peut être expliquée par la hausse globale du pouvoir d’achat des consommateurs et la baisse du temps consacré à la cuisine. En parallèle, on observe une hausse de l’achat des produits de type plats préparés, des produits sucrés et des boissons non alcoolisées. Les gens achètent environ 4% plus de plats cuisinés d’une année sur l’autre depuis l’après-guerre. Peut-on considérer que les consommateurs ont « moins de temps pour manger » ? Notre rythme de vie y est sans doute aussi pour beaucoup. En effet, en 1960, 86% des repas étaient pris à domicile. Aujourd’hui, les français mangent moins souvent chez eux (75% des repas sont pris à domicile, le reste en restaurants, cantines, etc). Ces changements d’habitudes engendrent une réduction du temps de préparation des repas à domicile (– 25% entre 1986 et 2010). Les industriels  fabricants de produits « faciles » d’emploi profitent de cette aubaine. Cette quête de praticité se fait au détriment de produits bruts et non transformés.

Il y a quelques mois, j’ai moi-même réalisé un petit sondage via les réseaux sociaux. Parmi les 340 personnes qui ont gentiment accepté de me répondre, 88 % déclarait avoir l’habitude cuisiner, à des fréquences plutôt variables (60% tous les jours, 30% toutes les semaines). 70% assumaient acheter occasionnellement des plats préparés, industriels, fast food ou livrés. J’ai également pu observer une réelle volonté de manger plus de produits de saisons, et plus de produits locaux. Cependant, de nombreux interrogés trouvent parfois ces produits trop cher, et estiment ne pas avoir le temps de fréquenter les marchés ou de cuisiner. A petite échelle, les résultats fournis par l’INSEE au-dessus se confirment donc.

graphique priceAu fil de mes recherches, une étude de l’université de Cambridge (Royaume Uni) publiée en 2014, sur des données recueillies entre 2002 et 2012 a attiré mon attention. L’article publié dans la revue scientifique PlosOne regroupe un panel de 94 aliments et boissons du quotidien compilé à des données en termes de valeurs nutritives. Ces mêmes données ont permis aux chercheurs de catégoriser les produits choisis comme plus ou moins sains.  Ils ont ensuite estimé le prix de 1000 kcal apportées par ces produits plus ou moins sains. En 2012, 1000 kcal d’aliments « peu sains » coutaient en moyenne £2.50, contre £7.49 pour des aliments jugés « sains ». De plus l’augmentation des prix entre 2002 et 2012 a été plus rapide pour les aliments « sains » que pour les aliments « peu sains ».

Manger sain couterait donc, d’après cette étude, plus cher. Pour mieux me rendre compte des différences de prix à mon échelle, et en France, j’ai donc testé différents « modes de consommation ». Autrement dit, grâce à la mise en ligne de produits alimentaires (type Drive, Drive Fermier, réseaux des Ruches), j’ai cherché à savoir combien me couterait de faire les courses dans chacune de ces structures, pour une semaine et pour une personne. J’ai testé :

  • le panier dans une grande surface classique composé de produits de marque distributeurs (moyenne de plusieurs grandes surfaces, afin d’atténuer les différences de prix d’une chaîne de magasins à l’autre)
  • le panier composé de produits bio d’une grande surface (là aussi moyenne de plusieurs grandes surfaces proposant des produits bio)
  • le panier composé de produits locaux bio ou non, achetés localement via des réseaux de type Drive Fermier, Ruche ou AMAP
  • le panier composé de produits de junk food achetés en grande surface

A noter que cette méthode est bien entendu critiquable. En effet, par gain de temps et de praticité, j’ai choisi de « faire mes courses » uniquement sur des sites internet type Drive, le coût total est donc sans doute biaisé puisque toutes les références des produits ne sont pas forcément représentées. De plus, estimer le coût d’un panier acheté sur un marché de producteurs aurait nécessité que je me nourrisse exclusivement de ces produits (ce qui n’est pas le cas soyons honnête) ou que je demande aux commerçants présents sur un marché choisi, leurs prix sans forcément acheter (bof). Enfin, les produits choisis sont des aliments que j’ai plus ou moins l’habitude de consommer. Cette liste est adaptée aux habitudes de consommation d’une étudiante, et n’est donc pas forcément transposables aux habitudes de consommation d’une famille lambda, mais donne au moins un ordre d’idée. Egalement, dans ces listes je ne considère pas les condiments et les boissons alcoolisées.

Pour résumer j’ai essayé de constituer une liste classique pour un consommateur lambda. Bien entendu, cette liste varie en fonction notamment des régimes alimentaires (manger vegan supprime le poste « viande » des dépenses par exemple). Au moment de « passer à la caisse », faire ses courses en grandes surfaces classique revient clairement moins cher que faire ses courses en bio de grande surface, ou même en réseaux de vente direct. Cependant à mon gros désespoir, se nourrir exclusivement de junk food coûte beaucoup moins cher (de 2 à 3 fois moins selon les comparaisons). Ces conclusions rejoignent les recherches de l’université de Cambridge.

Ces résultats permettent de faire un constat plus qu’alarmant : manger sain coûte plus cher. Des petits budgets sont donc facilement tentés de succomber à l’attrait des prix cassés de la nourriture industrielle. Il serait intéressant de croiser ce mode d’alimentation avec des données sanitaires. D’après l’OM, à l’échelle mondiale, le nombre de cas d’obésité a triplé depuis 1975, ce n’est qu’un exemple des probables conséquences d’une alimentation industrielle.

Le pouvoir d’achat augmente et les consommateurs dépensent de moins en moins pour bien se nourrir. Il n’y aurait pas un souci quelque part ?

Bon appétit, agrophiliement vôtre

Anaïs

Si vous souhaitez en savoir plus :

  • Andreyeva, Tatiana, Daniel M. Blumenthal, Marlene B. Schwartz, Michael W. Long, et Kelly D. Brownell. « Availability And Prices Of Foods Across Stores And Neighborhoods: The Case Of New Haven, Connecticut ». Health Affairs 27, no 5 (9 janvier 2008): 1381-88. https://doi.org/10.1377/hlthaff.27.5.1381.
  • BFMTV. « Manger sain coûte trois fois plus cher ». BFMTV. Consulté le 18 octobre 2017. http://www.bfmtv.com/societe/manger-sain-coute-trois-fois-plus-cher-et-c-est-de-pire-en-pire-839381.html.
  • « Cinquante ans de consommation alimentaire : une croissance modérée, mais de profonds changements – Insee Première – 1568 ». Consulté le 20 octobre 2017. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1379769#consulter.
  • Jones, Nicholas R. V., Annalijn I. Conklin, Marc Suhrcke, et Pablo Monsivais. « The Growing Price Gap between More and Less Healthy Foods: Analysis of a Novel Longitudinal UK Dataset ». PLOS ONE 9, no 10 (8 octobre 2014): e109343. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0109343.
  • Landrigan, Timothy J., Deborah A. Kerr, Satvinder S. Dhaliwal, Victoria Savage, et Christina M. Pollard. « Removing the Australian Tax Exemption on Healthy Food Adds Food Stress to Families Vulnerable to Poor Nutrition ». Australian and New Zealand Journal of Public Health, s. d., n/a-n/a. https://doi.org/10.1111/1753-6405.12714.
  • Monsivais, P, Martine Perrigue, S.L. Adams, et A Drewnowski. « Measuring diet cost at the individual level: A comparison of three methods ». European journal of clinical nutrition 67 (18 septembre 2013). https://doi.org/10.1038/ejcn.2013.176.
  • Monsivais, Pablo, et Adam Drewnowski. « The Rising Cost of Low-Energy-Density Foods ». Journal of the American Dietetic Association 107, no 12 (1 décembre 2007): 2071-76. https://doi.org/10.1016/j.jada.2007.09.009.
  • « OMS | Obésité et surpoids ». WHO. Consulté le 22 octobre 2017. http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs311/fr/.
  • « Price gap between more and less healthy foods grows ». University of Cambridge, 9 octobre 2014. http://www.cam.ac.uk/research/news/price-gap-between-more-and-less-healthy-foods-grows.