CONCILIER AGRICULTURE BIOLOGIQUE ET SEMIS DIRECT : PARI RISQUÉ OU PERSPECTIVE D’AVENIR ?

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C’est indéniable, le monde agricole actuel voit apparaitre certaines limites dans le paradigme traditionnel qu’est l’agriculture de nos grands-parents. On connait tous plus ou moins l’histoire : besoin de transparence, baisse de confiance de la part des consommateurs, augmentation globale du coup des intrants, dépendance aux énergies fossiles, baisse du taux de matière organique et donc de la fertilité, et j’en passe. Beaucoup d’alternatives très intéressantes émergent. Dans cet article j’ai choisi de vous faire découvrir le choix audacieux d’une poignée d’agriculteurs.

En agriculture dite « traditionnelle », ou du moins dans le modèle agricole le plus couramment pratiqué sous nos latitudes, le schéma est assez simple. Les rotations de cultures sont souvent courtes, les exploitants agricoles dépendent des intrants de synthèse pour se garantir des rendements corrects, les charges de Capture d’écran 2017-09-08 à 16.23.29mécanisation constituent une grosse part du budget, et l’autonomie n’est plus d’actualité depuis bien longtemps. Le sol est régulièrement travaillé et retourné pour favoriser son aération et ainsi déclencher la minéralisation. Ce travail du sol permet aussi de gérer les mauvaises herbes qui pourraient concurrencer la culture implantée. Ce système arrive aujourd’hui à ses limites. En effet, le sol n’est pas qu’une boîte stérile sur laquelle on fait pousser n’importe quelles plantes grâce à quelques gouttes de ceci et une pincée de cela. C’est pourquoi malgré tous les progrès scientifiques, chimiques, mécaniques et génétiques des quarante dernières années, les rendements, la fertilité des sols, la biodiversité des agrosystèmes chutent inexorablement.

C’est face à ce constat plutôt inquiétant que de plus en plus d’agriculteurs se tournent vers des alternatives au travail du sol mais également vers l’agriculture biologique. Leurs motivations sont souvent économiques, mais le respect de l’environnement y est aussi pour beaucoup. L’agriculture biologique est plutôt bien connue des consommateurs aujourd’hui. L’agriculture de conservation quant à elle se fait un nom plus lentement. Oui, en même temps, personne n’a encore inventé la certification « agriculture de conservation »… Le succès grandissant de ce genre de pratique peut être résumé en plusieurs points :

Diminution des perturbations de la vie du sol (parce que oui, sous nos pieds, il y a de la vie, beaucoup de vie ! Sauf si vous êtes au 11ième étage d’un bulding à Paris). Cette vie est importante car comme expliqué dans l’article agrophilien sur Hugues Démoulin, « c’est grâce à ces écosystèmes que la terre se protège et se restaure, et le labour perturbe cette symbiose ». Grâce à l’agriculture de conservation, on récupère la fertilité du sol perdue après des années de labour.

Augmentation de la résilience des agrosystèmes face aux aléas climatiques, parce qu’entretenir la biodiversité c’est pérenniser un système agricole !

Baisse des charges de mécanisation, on ne va pas se la cacher, un tracteur qui tire une charrue ça commence du pétrole, et le pétrole ça coûte cher !

Capture d’écran 2017-09-08 à 16.23.19Diminution du temps de travail, bon plan pour l’agriculteur tiens ! En se passant du travail du sol grâce à l’implantation de couverts végétaux, on se dégage du temps pour se documenter, se former, apprendre, aller sur agrophilia.fr, etc.

L’objectif de l’agriculture de conservation est donc de reconquérir les sols dégradés et de les rendre vivant. Certains acteurs de ce changement utiliser le terme, très bien choisi, d’ « agradation ». L’idée est de rendre le sol meilleur qu’il ne l’était. Cette vision très positive rejoint celle des agriculteurs biologiques. Certains tentent d’associer les deux et de relever le défi de se passer des produits phytosanitaires sans labourer.

J’ai eu la chance d’échanger avec Felix Noblia, lauréat du Prix de l’innovation des Trophées de l’agro-écologie 2016-2017. Après avoir racheté la ferme de son oncle en 2008 à tout juste 23 ans, il change radicalement de cap. Un DUT en agronomie et une Licence en poche, il fait le choix de l’autonomie pour son exploitation. Autrefois en élevage intensif et en quasi monoculture de maïs, la ferme est maintenant conduite en semis direct pour la 5ième année, et depuis 2016 en agriculture biologique.  La philosophie de Felix est basée sur un principe assez simple : le mimétisme naturel, ou utiliser au maximum les phénomènes naturels de la nature.

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Pour réaliser ce défi, l’agriculteur a avant tout diversifié les cultures et suivi quelques principes de base. Tout d’abord la fertilisation, qu’elle soit organique ou minérale est raisonnée et l’apport est localisé auprès de la semence au moment du semis. Ensuite l’implantation de couverts vient accompagner cette fertilisation. Ce couvert doit impérativement être détruit pour permettre à la culture suivante de se développer. Cette destruction doit avoir lui au début de remplissage des grains. Il est important de soigner ce couvert pour voir des effets positifs sur le sol, ce qui passe bien évidemment par un investissement à l’implantation (parfois jusqu’à  200€/ha). Vous l’avez sans doute remarqué, c’est avant tout une histoire de précision, de savoir et d’observation. Travailler ainsi libère du temps qu’il faut être prêt à mettre à profit pour apprendre. Felix estime aujourd’hui passer un tiers de son temps à travailler sur la ferme. Il consacre le reste de son temps à sa formation, la communication autour de son travail, le partage de son expérience. Notons par exemple qu’il anime une chaîne Youtube ainsi qu’une page Facebook qui valent le détour.  L’expérimentation et les essais ont également une part importante dans son emploi du temps. Mais si personne ne prend le temps de le faire, le changement n’arrivera pas tout seul. Malheureusement aujourd’hui la profession est en manque cruel de références fiables. Dans ce domaine, c’est pourquoi de telles expériences sont nécessaire. Il reste encore beaucoup de choses à découvrir.

Le moins que l’on puisse dire est que c’est un agriculteur passionné et dévoué à son métier. De la passion, il lui en a fallu beaucoup, surtout pour faire face aux regards et aux jugements de ses collègues. Paradoxalement, après avoir essuyé des « ça ne marchera jamais », « si ça marchait ça se saurait », il réalise maintenant des semis directs en entreprise chez de nombreux voisins, et en a convaincus d’autre d’acheter des semoirs adaptés à l’agriculture de conservation.

En travaillant sur cet article, j’ai réalisé que la démarche des agriculteurs de conservation et des agriculteurs biologiques débouchait bien souvent sur les mêmes objectifs : protéger le sol, pérenniser les systèmes agricoles et redorer l’image du monde agricole. Choisir de faire les choses différemment est donc certes un pari risqué en agriculture, faire face aux visions traditionnelles et aux jugements n’est pas chose aisée. Cependant si le monde progresse continuellement c’est en grande partie grâce à ces personnes audacieuses qui osent prendre des risques.

De part cette rencontre je n’ai certainement pas la prétention de donner les clefs de la réussite d’une telle ferme. Néanmoins, grâce à ma discussion avec Felix, j’ai pu identifier certaines adaptations nécessaires à ce changement de modèle agricole et certaines différences par rapport à une vision conventionnelle de l’agriculture. C’est une démarche qui porte à mon sens beaucoup d’espoir pour le monde agricole et plus largement pour notre environnement. C’est un pari dont il faut prendre la mesure des risques mais l’avenir de l’agriculture en dépend très certainement.

Un grand merci, à Felix Noblia pour le temps qu’il a accordé à nos discussions, ses précieux conseils et son engagement.

Si cet article a éveillé en vous une soif de connaissance sur l’agriculture de conservation n’hésitez pas à consulter ces supers liens ci-dessous. A très vite dans un nouvel article.

Anaïs


La page Facebook de la ferme Larrous : https://www.facebook.com/directseed/
La chaîne Youtube que Felix anime : https://www.youtube.com/channel/UCvmIHyZqGPdoszrenjdCZmg
Quelques sites si vous voulez creuser un peu plus le sujet :