NATHALIE ARTHAUD

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Aujourd’hui, l’agriculture ne va pas bien comme nous pouvons le constater avec le nombre important de suicides et manifestations. Si vous êtes élue qu’envisagez-vous ? les objectifs ?

  • Autosuffisance VS exportations
  • Polyvalence des fermes
  • La mise en avant culturelle VS la globalisation

Envisagez-vous un salaire commun pour les agriculteurs et faire de cette profession des salariés de l’État ?

Comme l’ensemble de l’économie, l’agriculture est soumise aux lois du marché capitaliste, c’est-à-dire à la dictature d’une poignée de grands groupes monopolistiques, les Danone, Nestlé ou Lactalis en aval, les Bayer, Monsanto ou Cargill en amont. Il est significatif que la fortune personnelle d’Emmanuel Besnier, principal propriétaire de Lactalis, ait été multipliée par trois de 2013 à 2017, période pendant laquelle le prix du lait payé au producteur s’effondrait. Les suicides des producteurs dans l’incapacité de faire faire à leurs coûts de production résultent directement de cette loi de la jungle.

Si la production agricole, comme la fixation du cours des denrées, résulte d’un marché mondial, la solution n’est certainement pas le repli dans les frontières hexagonales, avec une production nationale autosuffisante. Un tel projet est aussi illusoire que réactionnaire. La mondialisation de l’économie n’est ni un phénomène récent, ni la cause des difficultés et de la faillite de nombreuses exploitations agricoles. L’exemple de Lactalis, un groupe laitier bien français, en atteste.

L’objectif de l’agriculture et des agriculteurs devrait être de nourrir toute l’humanité de façon saine, variée mais aussi en quantité suffisante. Cela passe par un juste équilibre entre une production locale autant que possible et des échanges internationaux indispensables et souhaitables, ne serait-ce que pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de consommer des denrées produites sous d’autres climats. Le caractère le plus révoltant de l’agriculture soumise à la loi du profit, c’est que des millions de femmes et d’hommes sont sous-alimentés, voire meurent de faim en ce moment-même dans l’est de l’Afrique, pendant que des paysans, en Europe notamment, n’arrivent pas à écouler leur production ou sont acculés à la faillite à cause de prix trop bas. S’il faut certes développer les cultures vivrières, permettre autant que possible de produire localement pour nourrir les populations, il faut avoir une vision et une gestion générale des besoins de l’humanité.

Notre projet de société, c’est l’expropriation des grands groupes privés et des banques qui dominent toute l’économie de la planète, dont l’agriculture, pour les mettre sous le contrôle direct des travailleurs, des producteurs, des consommateurs. C’est à ceux qui produisent toutes les richesses de décider, collectivement, de façon rationnelle et planifiée, en tenant compte des besoins mondiaux et en respectant l’environnement et la santé des hommes, de ce qu’il faut produire, dans quelle quantité et sur quelles terres. Les agriculteurs, qui sont aujourd’hui souvent devenus de simples façonniers de grands groupes de l’agro-industrie, sans avoir le choix ni de la nature des semences qu’ils emploient, ni de la quantité des cultures qu’ils produisent, deviendraient des acteurs conscients et responsables. Ils pourront alors, en lien avec l’ensemble de la population, décider rationnellement du meilleur compromis entre quantité et qualité, entre production locale et échanges internationaux. Ils pourront décider, en conséquence, des surfaces et des terres qui sont utilisées pour l’agriculture, celles qui sont laissées à la nature et celles qui sont artificialisées pour les besoins de la société humaine. Ils pourront aussi choisir la taille et le type de fermes ou d’exploitations les plus pertinents. Il n’y a certainement pas un seul modèle possible et souhaitable, entre les exploitations familiales ou les fermes industrielles du type des « mille vaches » .

Comme l’ensemble des producteurs, les agriculteurs disposeraient d’un salaire suffisant pour vivre en échange de leur travail et de leur savoir-faire, sans être contraints de s’épuiser jour et nuit pour tenter de survivre.

Pensez-vous aujourd’hui qu’il soit temps de changer la fiscalité agricole afin que nous soyons plus compétitifs avec nos voisins Européens et mondiaux ?

Changer la fiscalité sans remettre en cause la propriété privée des grands groupes de l’agro-alimentaire sur l’ensemble de la filière agricole est vain. L’exemple de la grande distribution, qui a réussi à imposer, par chantage, à ses fournisseurs de répercuter les crédits d’impôts concédés par l’État pour réduire leurs prix, montre que le principal problème est celui d’un rapport de force entre partenaires inégaux.

Toute l’histoire des aides agricoles, de la PAC, ou des impôts différenciés, systématiquement justifié au nom du sort des petits producteurs ou des petits paysans, montre que les plus gros ont accaparé la part du lion.

Pensez-vous qu’en 2017 il serait intéressant de séparer le foncier de la production ?

Cette séparation n’est pas en soi un moyen d’améliorer le sort des agriculteurs. Le cas de la Grande-Bretagne, où des propriétaires fonciers louent généralement la terre à des agriculteurs fermiers, montre que les dits propriétaires encaissent la part du lion à travers la rente foncière.

Nous sommes pour la collectivisation des terres servant à la production agricole pour les mettre à la disposition d’agriculteurs qui en auront la jouissance et l’usufruit. Actuellement les agriculteurs sont de fait entièrement soumis aux banques, aux semenciers ou aux industriels de l’agriculture. S’ils sont formellement indépendants, ils ne sont guère plus libres que des salariés. La terre agricole restant propriété collective de tous, les agriculteurs pourraient s’organiser sur la base d’unités de production dont la taille et les contours pourraient être très variables selon le type de production, la région et les choix des uns et des autres.

Pour vous qui sont les agriculteurs de demain ? Et comment voyez vous l’avenir des exploitations lorsque les enfants sont partis étudier dans d’autres domaines comme le commerce, la pub, la communication, l’immobilier, l’informatique, etc.
Comment aider et redonner envie aux jeunes de reprendre des exploitations agricoles lorsqu’ils n’ont pas d’exploitation dans leur famille ?

Il n’y a pas de raison de favoriser un atavisme de l’agriculture. De nombreux enfants d’agriculteurs n’ont aucune envie de reprendre l’exploitation familiale et on peut parfaitement comprendre leurs choix. A l’inverse des jeunes ayant grandi en ville peuvent être attirés par l’agriculture. En déconnectant entièrement le métier d’agriculteur de la propriété privée des terres et des exploitations, en favorisant les exploitations collectives (qui existent déjà sous forme de GAEC ou de coopératives), en supprimant l’héritage des moyens de productions (dont les terres) qui redeviendraient automatiquement disponibles à la retraite des exploitants et à défaut de repreneurs naturels, on peut résoudre cette question.

Pensez-vous qu’il faut revoir l’éducation pour le domaine agricole ? Et comment voyez vous l’avenir de cet enseignement pour les élèves et les enseignants ?

Voir la question précédente. Il n’y a pas de raison de réserver l’éducation à l’agriculture aux seuls enfants d’agriculteurs. De nombreux citadins n’ont aujourd’hui accès à l’agriculture qu’à travers le salon annuel à Paris ! Multiplier les échanges, les découvertes, les voyages d’études, et pas seulement en France, tout au long de la scolarité devrait être naturel.

L’agriculture est principalement liée à l’alimentation ; pensez-vous que cela aille plus loin ?

L’agriculture est bien plus qu’un simple support pour fournir l’alimentation des hommes. Depuis la révolution néolithique, l’invention de l’agriculture a bouleversé les rapports sociaux entre les hommes, en donnant naissance aux classes sociales ! Depuis la révolution industrielle et l’extension du capitalisme à toute la planète et tous les secteurs économiques, l’agriculture est devenue entièrement capitalistique.

Il reste à mettre les immenses moyens de productions aujourd’hui disponibles, dans le secteur agricole comme dans tous les autres domaines, au service des 7, 8 ou 9 milliards d’êtres humains. Cela nécessite une révolution sociale et politique.

Quand l’ensemble de l’humanité verra tous ces besoins satisfaits, les agriculteurs pourront déployer bien d’autres tâches, comme celles d’entretenir les paysages, de réguler la taille des forêts, de maintenir les équilibres de la faune et la flore, contribuant ainsi à la régulation du climat.

Agrophilia remercie l’équipe de Nathalie Arthaud pour avoir consacré du temps à Agrophilia !