LA FORGE SASUKÉ

Maitre-HirakawaLe maître Yasuhiro Hirakawa

Nous voilà à Sakaï  la veille de mon départ, pour une dernière journée au pays du soleil levant. Nous sommes venus ici pour faire la visite de la très célèbre forge Sasuké. Bien que leurs ciseaux et leurs couteaux de cuisine soient connus internationalement, il ne fut pas si simple de trouver leur atelier. Mais c’est-en arpentant les rues que nous finîmes par le trouver.

_ _ C’est une maison discrète, tout en bois, signalée par un simple kakémono et trois paires de ciseaux, mentionnant humblement le nom « Sasuké »Notre grande surprise fut d’être accueilli par un Français, Eric Chevallier, seul apprenti du maître forgeron Yasuhiro Hirakawa ; qui tout de suite nous proposa de nous faire faire la visite. Nous étions ravis, nous qui pensions trouver ici qu’une boutique, et au mieux une entrevue de la forge ; finalement c’est carrément une visite privée, et en français qui nous attendait !

Nous nous installâmes dans la première pièce de la maison historique, assis sur le tatami (bien sûr sans chaussures, cette règle se retrouve partout au Japon, même quand ce n’est pas un tatami), autour d’une marmite suspendue au plafond. Cet espace est la cuisine, première salle de cette demeure. J’insiste bien sur le fait que c’est la première, car dans une maison traditionnelle japonaise, chaque pièce à sa signification, et sa localisation à beaucoup d’importance. La cuisine, nous explique Eric, est très souvent la première pièce, toujours côté rue, car on ne vit pas dedans et qu’il y a souvent des odeurs.

Ensuite on entre dans la deuxième pièce par de grandes portes coulissantes, à fenêtres en papier. C’est la salle à manger, beaucoup plus noble car elle est située au centre. Cependant elle n’est pas plus grande. La taille d’une salle n’est pas un critère d’importance ici, car elles sont toutes de la même taille. Cela est dû aux tatamis, qui ont toujours le même format, qu’importe la pièce, et qu’importe la maison. La table à manger s’apparente plus à une table basse pour des occidentaux, mais ici encore on mange assit par terre ! On nous montre des reliques sur une étagère ; il s’agit en fait de plusieurs boîtes ayant appartenues à un grand clan de Samouraïs, qui léguèrent leurs affaires personnelles au forgeron lorsqu’ils ne purent plus payer leurs dettes (principalement de katanas et diverses lames).

Et enfin, troisième pièce de la maison qu’on aura le droit le visiter, celle la plus près du jardin, et donc la plus noble. Ici c’est un mini musée ! Il y a une vitrine avec plusieurs ciseaux forgés ici, dont un qui a même été exposé au Louvres. Eric nous en apprend un peu plus sur la technique de fabrication, de colorisation, et nous laisse même en prendre un en main.

Petite note d’humour lorsqu’on lui demande à quoi sert ce genre de ciseaux de luxe :
« Pas grand chose… à tailler les bonsaïs » ; ce qui est amusant pour une paire allant jusqu’à 38.000€.

Ensuite, autre vitrine, ici est exposée une lame courte appelée « wakizashi », évidement forgé par l’un des ancêtres Hirakawa. Cette arme a une histoire étonnante : elle a servit à tuer des colons français au XXème siècle, puis aux « harakiri » (suicide pour l’honneur) des samouraïs qui ont commis ces assassinats. Et maintenant c’est de nouveau un français qui s’occupe de l’entretenir. La vie d’un objet peut-être passionnante !

Et enfin, il y a d’autres reliques, comme les photos des anciennes générations de cette famille de forgerons, de père en fils. Aussi un autel pour prier, et qui sert pour les mariages, et divers autres objets à forte importance pour ses habitants.

forgesasukeLe maître Hirakawa au travail

Passons maintenant aux choses sérieuses avec la visite du coeur de la maison : la forge – et de l’aspect technique de cet art archaïque.

_ _ L’endroit est sombre, poussiéreux de charbon, la lumière y est faible, on a l’impression de remonter le temps, tout semble dans l’état d’origine, à savoir depuis 1867 ! Le maître forgeron est là, assis par terre entre son four et son enclume, déjà acharné au travail, tel est la posture traditionnelle pour travailler. L’apprenti nous montre tout d’abord à quoi ressemble la lame à l’état (quasi) brut : des barrettes de fer et d’acier. Ensuite vient dans un premier temps l’allongement du fer puis de l’acier, et enfin la fusion des deux. On observe maître Hirakawa agir avec grande attention… Il y a deux méthodes, l’une pour le couteau dit « monoface » – affutés d’un seul côté – où le forgeron assemblera une couche de fer et une couche d’acier seulement ; et l’autre méthode, pour le « biface » – affûtés des deux côtés – qui est plutôt un sandwich, à savoir fer/acier/fer, car le tranchant est toujours sur l’acier. Evidement tout cela est fait au marteau et à l’huile de coude. La technique est simple, laborieuse, mais délicate et physique à la fois. Il utilisera aussi parfois, sa presse électrique, ou son soufflet mécanique, mais rien de très moderne…

Après plusieurs heures, la lame allongée commence à ressembler à quelque chose. Il faut maintenant la façonner pour qu’elle ai la forme souhaitée. Le maître utilise un patron, mais c’est à l’oeil qu’il arrivera au résultat final. 

Pour travailler le métal, il faut qu’il soit rouge ; pour cela le forgeron utilise son petit four, alimenté au charbon. La lame étant prête, il ne manque plus que le poinçon de la maison Sasuké et le « trempage » – c’est à dire, mouiller dans une bassine d’eau la lame encore chaude, d’un seul coup, pour la refroidir et ainsi assurer sa solidité. Ensuite il faut l’envoyer au polisseur. En effet, à chaque artisan sa spécialité ; il faut donc au minimum trois artisans pour finir un couteau : un pour la lame, un autre pour le polissage, et enfin un dernier pour le manche.

Nous avons donc été ravis de cette visite très intéressante où nous avons appris encore un peu plus des arts et des coutumes japonaises, et surtout de ce métier qui est en train de disparaître, laissant place à l’industrialisation…

En ressortant de là, nous ne pouvons nous empêcher de penser à tout ces artisans de France et d’ailleurs, qui ont eux aussi un savoir-faire unique et ancestral, et qui sans des jeunes motivés comme Eric, leur métier et leur talent seraient voués à disparaître. L’apprenti nous a tout de même confié que sa formation peut-être parfois difficile ; déjà elle va durer 10 ans ! Mais en plus de cela, il a passé 3 ans à faire le « larbin » du maître ; comme bien sûr préparer les outils, nettoyer l’atelier, mais également des tâches plus étonnante comme nettoyer les toilettes ou la cuisine… (d’autant plus que l’élève n’est pas son fils, qui d’ailleurs n’aurait pas eu beaucoup plus de faveur s’il avait voulu continuer la tradition) Le but étant, pour le maître, de tester son apprenti, voir s’il peut vraiment lui faire confiance, car son savoir est précieux ! Et c’est ainsi que l’élève, après 5 ans de formation, n’a toujours pas eu le droit d’apprendre la dernière étape, la touche finale du maître, ça ne ce lègue pas si facilement, surtout au Japon ! 

      soufflet       lames       marteau
1. Eric démontre le soufflet / 2. Les lames forgées / 3. Mr. Hirakawa au marteau